Le climato-scepticisme, science ou religion ?

Mon titre est absurde ? Oui. Mais c’est pour imiter le titre du papier de Didier Raoult, Le climat, science ou religion ?, qui donne le ton.

Le climat pourrait donc être une religion.

Je présume que ma boulangère, qui ne cesse d’exprimer haut et fort à ses clients ses préoccupations climatiques du moment, « Vous avez vu ce temps ? Ahlalalalala… » me dit-elle souvent, est une fervente adepte de cette religion du climat. Et je dois avouer moi-même, qu’en certaines situations, je ne me prive pas de faire deux ou trois prières, pour demander ici qu’il fasse beau demain pour le pique-nique de prévu ou qu’il neige cet hiver afin que je puisse faire du ski.

Comprenez aussi que les sciences du climat s’apparentent donc à de la théologie et que les scientifiques du climat sont ainsi des prêtres.

Bordel.

Je préférais le bon temps du point godwin.

On disait des gens qu’ils étaient des nazis et la question était résolue de manière grandiose.

Et les réchauffistes auraient alors été des nazis. Et d’ailleurs, aurait-on rajouté, ce terme de « réchauffiste » signale bien que nous sommes en présence des heures les plus sombres de notre histoire. Réchauffer qui ? Quoi ? Comment ? Sombres perspectives. Et, de surcroît les réchauffistes comme les nazis n’arrêtent pas de parler de gaz. Et puis…

Hum.

Bon, on rigole, on rigole, mais notre ami a bien titré son papier dans Le Point : « Le climat, science ou religion ?« . Remarquez, Le Point donne aussi la parole à Sihem Souid. Donc bon.

Ils n’ont clairement plus de limites.

Mais que nous raconte donc Didier Raoult dans ce papier ?

Tout d’abord il nous dresse un court CV de sa personne. Didier Raoult est « scientifique spécialisé dans la découverte de nouveaux microbes ». Moi aussi aurais-je envie de dire. Toute ma carrière sur ILYS plaide en ce sens. Mais lui c’est du sérieux. Il en a « plusieurs centaines à [son] actif ». Je ne peux en dire autant.

Pour le récompenser, il a ensuite été « chargé de mission » auprès de ministères.

Une trajectoire à la Sihem Souid quoi.

Tout se tient.

Sa conclusion d’expert ?

Il est « impossible de prédire l’avenir ».

Et c’est là qu’on voit le génie pur à l’oeuvre.

Didier Raoult, rien de moins, propose en vérité de virer tous les chercheurs en sciences dures qui s’attachent à faire des prédictions (cette comète a-t-elle une trajectoire qui pourrait mettre en danger la terre, ce volcan va-t-il se réveiller, ce tremblement de terre dans le pacifique peut-il générer un tsunami, etc.). Et d’ouvrir des postes de chargés de mission dans les ministères pour tous ceux capables de sortir de grandes conclusions telles que la sienne.

le problème du chômage est, disons-le, résolu.

Je caricature ?

A peine.

Que les modèles climatiques ne soient pas parfaits, c’est un évidence qui est intégrée par les chercheurs en sciences du climat. Chaque semaine un scientifique révise tel ou tel modèle selon le résultat de ses recherches. Des postes de chercheurs sont ouverts chaque semaine avec pour objectif de précisément affiner -ou réfuter- tel ou tel modèle. Que les modèles climatiques ne prennent pas en compte toutes les variables existantes, c’est une évidence intégrée par… Vous avez compris.

Reste que l’ambition de prévoir et de modéliser est une exigence scientifique -et pas seulement…

J’aurais bien aimé voir la tronche des populations vivant proche des volcans si un Didier Raoult avait dit à ceux qui cherchaient un moyen de prévoir les éruptions que cela ne servait à rien parce que, voyez-vous, il serait « impossible de prédire l’avenir ».

On me dira que, fort récemment, une éruption n’a pas été prévue. C’est vrai. Dans l’idée de gens comme Didier Raoult, je présume donc qu’il faudrait donc arrêter d’observer, d’écouter, les volcans. Bah ouais, il y a des ratés. Alors c’est bien la preuve qu’il est « impossible de prédire l’avenir », donc pourquoi s’emmerder ?

Pas étonnant ensuite que Didier Raoult prenne pour lui une réflexion de Paul Nurse.

Qui lui a reçu un prix Nobel.

Ce qui est certainement moins prestigieux qu’un poste de chargé de mission dans un ministère français, mais enfin.

Concernant les prédictions sur le réchauffement climatique, Paul Nurse, le nouveau président de la British Science Association, a proposé que les climato-sceptiques soient écrasés puis brûlés !

Ce qu’il y a de constant avec les climato-sceptiques, c’est qu’ils ont de très gros problèmes en lecture. Comme quoi la méthode syllabique n’est pas forcément une garantie.

Voyons ce qu’a dit Paul Nurse :

Politicians who persistently mislead the public about science should be “crushed and buried”, one of Britain’s top scientists has said.

Nobel laureate Sir Paul Nurse, president of the Royal Society, launched a blistering attack on MPs who “cherry pick” scientific findings that suit their agendas.

Ahead of this year’s British Science Festival, he condemned the way some politicians put “opinion and rhetoric” before evidence and logical argument. He especially targeted those who twisted the evidence relating to genetically modified (GM) crops and climate change. “There have been ministers, or recent past ministers, who pay attention to one part of what science says with respect to GM and apparently not other parts to do with climate change,” said Sir Paul.

Scientists should try to sympathise and engage with politicians – but if that failed, should show no mercy, he argued.

“When they are serial offenders, and there are serial offenders, they should be crushed and buried,” Sir Paul declared. “Two approaches: one sympathetic; you make friends and do your best with them. And if they’re serial offenders, you crush them.”

Disons-le clairement, ça se signe des deux mains ça.

D’autant que cette sortie fait référence à une « révélation » :

This week the identities of two secret funders of the UK’s most prominent climate sceptic organisation, the Global Warming Policy Foundation (GWPF), were revealed. Both are linked to a free-market thinktank, the Institute of Economic Affairs, which has taken money from fossil fuel companies and argued against climate change mitigation.

On peut penser ce qu’on veut de ces « révélations », qu’elles sont du même niveau que d’autres « révélations » dénichées, elles, par les climato-sceptiques, mais ce serait quoiqu’il en soit dommage de se priver de cet élément de contexte.

Puis Didier Raoult enchaîne ensuite sur Nature, qui aurait publié un article annonçant « que la mesure de la température globale de la Terre n’est plus le bon indicateur ».

Certes, certains climato-sceptiques hurlaient il y a peu la même chose… Mais maintenant que c’est Nature qui le publie, cela devient un élément de la conspiration visant à faire taire la vérité. Peu importe si Nature a publié de nombreux articles sur le « hiatus », c’est à dire la « pause » dans le réchauffement climatique. Non, on veut casser le thermomètre qu’on vous dit ! Le thermomètre qui nous donne enfin raison ! Même si on a n’a pas cessé pendant des années de dire que ce thermomètre n’avait aucun sens !

Ensuite, juste après, Didier Raoult cite encore Nature pour avoir « relevé un intéressant renversement sémantique : le remplacement du terme « réchauffement de la planète » par « changement climatique » ».

Fichtre.

On ne sait plus si Nature fait partie du grand complot ou non.

A moins que Nature ne publie l’état de la recherche scientifique. Avec ses scientifiques qui se contredisent très bien entre eux sans que des climato-sceptiques ne s’en mêlent. Avec leurs débats, féroces parfois. Et ses réfutations, ses révisions.

Les chercheurs en sciences du climat se contredisent en permanence.

Il suffit de lire ce qui s’écrit sur le « hiatus » climatique pour s’en rendre compte.

On aurait pu imaginer qu’un grand complot aurait minoré ces divergences, largement reprises par les climato-sceptiques. Un grand complot aurait même pu nier le hiatus en bidonnant les chiffres. Mais non. C’est que le grand complot réchauffiste est particulièrement subtil voyez-vous.

Car ces chercheurs qui se contredisent ne remettent pas en cause -c’est l’idée même du « hiatus »- le réchauffement climatique de nature anthropique. Ils font semblant, donc, de s’écharper sur le détail, c’est à dire où serait passé le réchauffement prévu, pour mieux cacher l’impitoyable vérité : il n’y a jamais eu de réchauffement climatique.

On me dira que cette subtilité est tellement subtile qu’elle se révèle désastreuse en matière de communication globale. Le bon gros lecteur de Contrepoints n’y croira pas. Les anti-complots aguerris ne manqueront pas de repérer le complot. Et une bonne partie du reste de la population se demandera tout bonnement s’il est bien conséquent de devoir changer tant d’habitudes, et de le payer si cher, pour un réchauffement climatique en pause sans qu’on sache pourquoi et s’il va repartir.

Didier Raoult finit par évoquer Nostradamus. Dans un autre papier c’était Asimov et la psychohistoire de Seldon.

On a les climato-sceptique qu’on mérite.

Fact-choosing : Les mariages mixtes et l’acquisition de la nationalité

Délaissons nos amis décodeurs du Monde.

La dernière fois que j’ai regardé dans leur auge, il y avait une grosse erreur de copier-coller dans un article sur la Cour Pénale Internationale. De copier-coller hein. Parce que je veux bien que la journaliste décodeuse en charge du papier ne connaisse strictement rien en matière de droit pénal international, mais enfin. Pas besoin d’avoir un doctorat en droit pour savoir faire un copier-coller quand même…

Bref.

Passons à nos amis de 20 minutes qui s’adonnent pompeusement à un « fact-checking » qui, comme pour nos amis du Monde, se résume plus prosaïquement à un mélange de « fact-choosing », de mauvaise foi et d’incapacité à comprendre les raisonnements les plus basiques.

Mais intéressons-nous particulièrement aujourd’hui aux mariages mixtes.


Zemmour


Car entre le chiffre de 90 000 de Zemmour et les 17 000 de 20 minutes, la différence est énorme.

Comment expliquer cette disproportion digne d’un comptage d’une manif pour tous ?

Tout d’abord 20 minutes ne considère que les mariages en France…

Or, même si un journaliste parisien peut ne pas l’avoir envisagé, on peut se marier avec un français ailleurs qu’à Paris intra-muros. Mieux encore, on peut le faire ailleurs qu’en France. A Las Vegas ?

Sans doute.

Dans les faits, chose éminemment surprenante, les français qui se marient à l’étranger le font ultra-majoritairement au maghreb. Sur 42 000 mariages avec un français à l’étranger dans le monde en 2005, 22 000 se font au maghreb. Le reste n’étant que broutilles (chiffres DFAE).

Plus intéressant encore, les mariages en Europe, eux, baissent sur la période 1994-2004 (sauf en G-B) tandis que ceux effectués au maghreb explosent littéralement (+ 595% pour l’Algérie)…

Mariage de ressortissants français à l'étranger

Ensuite mariage mixte ne signifie pas forcément acquisition de la nationalité, nous allons le voir.

Quant à l’acquisition de la nationalité par mariage, le chiffre consolidé est de 32 293 pour l’année 2004. Quand on regarde quels sont les pays concernés selon les ressortissants accédant ainsi à la nationalité française on trouve en progression forte les pays africains et en régression des pays européens comme le Portugal ou la Suisse (entre 1999 et 2004).

Acquisition nationalité française par mariage

Et, en n’additionnant que les pays africains parmi les dix retenus et mis en exergue, on arrive au chiffre de 18 562

En clair il y a plus d’acquisition de la nationalité par mariage et par les seuls ressortissants africains que de mariage mixtes avec un français dans le monde entier selon 20 minutes.

On se marre doucement.

Certes, les chiffres de 2004 sont des chiffres qu’il convient de relativiser parce que nous ne sommes pas au Monde et qu’il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’ils représentent le plus fort nombre de naturalisation par mariage sur toute la période entre 1998 et 2013.

Mais d’une part il est malvenu de critiquer Eric Zemmour pour avoir choisi la référence qu’il lui sied le plus alors que nos fact-chooser des médias font très exactement la même chose.

D’autre part c’est mal de confondre acquisition de la nationalité et mariage mixte.

Enfin, sur le sujet de l’acquisition de la nationalité, il faut se poser la question de la raison de cette décrue depuis 2004. Et observer ainsi plusieurs choses -et une conjonction d’événements…

1. Il y a un effet de la construction européenne

Notons que les acquisitions par mariage ont moins baissé pour les ressortissants du maghreb selon les statistiques du ministère de l’intérieur que pour la région Europe. Entre 2008 et 2013 les chiffres sont quasi stables pour l’Algérie alors qu’ils sont en baisse importante sur la même période pour le Portugal (et même divisé par 3 entre 1999 et 2013…).

Autrement dit, cette baisse est essentiellement due au fait que les français se marient de moins en moins avec un ressortissant européen souhaitant obtenir ensuite la nationalité française. Il est vrai qu’on voit mal l’intérêt pour un belge de demander la nationalité française après s’être marié avec une française dans l’Europe actuelle.

Ce qui fait baisser mécaniquement les chiffres.

Nous voilà ainsi en présence d’un effet de la construction européenne.

2. C’est le résultat des naturalisations

Il faut en effet considérer le doux processus de naturalisation à l’oeuvre, MASSIF en France.

973 000 naturalisation entre 2002 et 2008 en France, pour 1 008 000 au Royaume-Uni et « seulement » 871 000 en Allemagne (pour 80 millions d’habitants !) selon les chiffres Eurostat. Je ne parle même pas des autres pays de l’UE qui sont à des parsecs derrière (Espagne comprise).

Conséquence ?

On s’aperçoit que les chiffres d’acquisition de la nationalité française par mariage, c’est à dire par déclaration, ont baissé concomitamment avec la hausse des naturalisations par décret. Autrement dit, pourquoi se marier alors qu’on peut obtenir ses papiers autrement ?

Eh ! Les désagréments du mariage sont tels que même les étrangers peuvent vouloir les éviter si la République Française leur offre un choix alternatif.

J’aimerais ajouter, en passant hein, qu’en 2010 21% des mariages impliquent au moins un époux né à l’étranger sur la totalité des mariages célébrés en France.

21%.

Selon l’INSEE hein.

Chiffre qui, même si on réfute ceux de Zemmour et en attendant les titres de séjour délivrés pour mariage, ne laisse pas de nous faire rêver…

D’autant qu’on pourrait rajouter que, localement, ce chiffre peut dépasser les 50% comme en Seine-Saint-Denis. Ce qui pourrait, ajoutons-le malicieusement, contextualiser pour partie les très jolis chiffres de la drépanocytose en île-de-France.

3. On oublie les titres de séjour

Les chiffres des titres de séjour décernés à un étranger au titre d’un mariage avec un ressortissant français, en 2012, étaient de 52 000. Ce n’est pas de l’acquisition de la nationalité, mais cela peut déboucher (pas forcément) sur l’acquisition de la nationalité à terme.

Oui, 52 0000.

Par an.

Il faudrait peut-être y ajouter que depuis 2003 un titre de séjour est également fourni au conjoint étranger d’un étranger résidant régulièrement en France.

4. Et le regroupement familial

Cinquièmement, le regroupement familial a explosé sur la période 1994-2014. Ce qui pourrait expliquer également pourquoi l’acquisition de la nationalité par mariage a diminué. Encore une fois, la solution du mariage pour l’acquisition de la nationalité est bien entendu le dernier choix retenu quand on peut faire autrement.

5. Son succès a causé sa perte

C’est le boom hallucinant du nombre de mariage mixte débouchant sur une acquisition de la nationalité par des ressortissants de pays du maghreb qui a débouché sur des décisions relatives à cette question dans la loi Sarkozy de 2003 relative « à la maîtrise de l’immigration, au séjour des étrangers en France et à la nationalité ».

En conclusion

Anissa Boumediene de 20 minutes, l’auteure de ce facto-choosing, a bien retenu la méthode des Décodeurs du Monde. Choisir avec soin ces chiffres pour privilégier ceux qui arrangent votre démonstration et ne rien comprendre aux concepts, pourtant simples, qu’on manipule.

Le chiffre de 90 000 de Zemmour est parfaitement juste.

Même Libération et Eric Fassin arrivaient au chiffre de 84 000 mariages mixtes en 2009.

C’est dire.

Et c’est un chiffre qui, de plus, a une histoire tout à fait indépendante d’Eric Zemmour et qui est issue de Pascal Clément et d’Eric Besson.

Malheureusement tout le monde a oublié ces histoires vieilles de plus de cinq ans et on finit par  seulement reprocher à Eric Zemmour d’avoir des chiffres qui datent un peu.

Pire, en réalité, il faut lui reprocher de vouloir illustrer par un chiffre parlant mais daté d’une immigration incontrôlée qu’une multitude d’indicateurs, peut-être moins parlants médiatiquement cependant, ne peuvent que confirmer également pour aujourd’hui.

Alors pourquoi s’enticher de chiffres légèrement dépassés alors que nous en avons de tout récents, ceux de la drépanocytose par exemple (qui a un potentiel médiatique important pourtant), qui sont tout bonnement irréfutables ? C’est donner aux imbéciles heureux du Monde, de 20 minutes ou de France 2 un angle d’attaque que même eux peuvent emprunter.

Pourquoi ne pas se saisir des chiffres de l’INED ou de l’INSEE ? Ces gens nous fournissent des statistiques qui suffisent à démontrer de l’importance du phénomène migratoire, quand bien même ils essaient de le masquer comme ils peuvent en jouant avec les séries statistiques et les effets de présentation.

Et tout comme le chiffre de 12 millions d’étrangers est jugé mensonger du fait de subtilités de définition dans le but d’entuber les français alors qu’il est en réalité sous-évalué, nous devons également reconquérir le réel et les mots qui y sont associés. L’étranger, ce n’est pas seulement la définition de l’INSEE. Personne ne pense à la définition de l’INSEE. Même Aymeric Caron n’y arrive pas alors qu’il a manifestement essayé. Alors pour tous ceux qui n’ont même pas regardé… Non, chacun sait très bien qui on entend quand on parle d’étranger.

Zemmour a raison de dire qu’il n’est pas un homme de chiffre mais de lettres. C’est la vraie bataille. Car, les lettres associées aux chiffres aujourd’hui finissent par dire absolument n’importe quoi (comme le nombre « d’étranger » selon l’INSEE aujourd’hui en France).

D’où parle Schneidermann ? Depuis Rue 89

Faut-il dire d’où parle un débatteur ?

S’interroge Daniel Schneidermann.

Enfin.

Le titre de son article dans Rue89 n’est pas tout à fait complet. Celui-ci est :

Libraire pro-Soral, étudiant lepéniste : faut-il dire d’où parle un débatteur ?

C’est le titre complet de son papier qui donne non seulement son angle, mais également son périmètre. Faut-il dire d’où parle un débatteur d’extrême-droite aurait été un titre plus parlant de ce point de vue.

Daniel Schneidermann, il y a très longtemps maintenant, c’était Arrêt sur Images. Une émission hebdomadaire sur une chaîne de télévision publique. La seule qui s’interrogeait sur la pratique ou l’éthique du métier de journaliste. La seule. Mais ça c’était avant.

Désormais Arrêt sur Images est un site internet payant mais fantôme et Daniel Schneidermann doit donc cantiner à Rue89, ce « pure-player » qui représente l’opposé exact de ce qu’il prônait en creux pendant toutes ses années d’Arrêt sur Images à la télé.

Saloperie d’ironie.

Je suis, pour ma part, de ceux qui considèrent que l’endroit où on est publié, c’est à dire le « pour qui on écrit », n’est pas tout à fait anodin sur la nature ou le contenu de ce qu’on écrit. Et écrire sur Rue89, c’est la dernière étape avant d’être auteur certifié ou associé dont on a vérifié la prose au Plus du Nouvel Obs. Si vous voyez ce que je veux dire.

C’est mon autre version, mon autre compréhension de la question « faut-il dire d’où parle un débatteur ? ».

Faut-il alors dire qu’en parlant depuis Rue89 un débatteur signale ainsi le manque d’estime qu’il porte à son travail ou à sa pensée ? Ou doit-on mettre en question cette étonnante capacité à mettre ses idées de côté pour ne pas réduire son train de vie ? Et cela ne nous révèle-t-il pas autant de chose qu’une étude plus ou moins incomplète de son passé ?

Pire, sait-on vraiment d’où parle un « débatteur » ? Et les opinions politiques, supposées ou revendiquées, sont-elles toujours un critère de lecture pertinent, quoiqu’on dise ? Ainsi, assurer ne pas aimer le livre de Valérie Trierweiler peut-il être mieux décrypté en sachant que vous proposez à la vente du Alain Soral ? En quoi les deux choses sont-elles même reliées ?

Renversons la perspective du papier de Daniel Schneidermann.

Ainsi, si je trouve que mettre un petit écriteau sur la vitrine de sa librairie pour dire qu’on ne vend pas le Trierweiler est un snobisme un peu ridicule, le fait de savoir que son auteur est d’extrême-droite devrait-il me faire réviser mon jugement et finir par trouver cette initiative tout à fait louable ?

Devrais-je me retrouver au coude à coude avec lui non pour ce qu’il a dit, mais pour savoir d’où il parle et ainsi trouver désirable son compagnonnage ?

Copain !

Si je trouve un point d’accord entre moi et un communiste de la pire espèce, devrais-je changer mon opinion ? Et si non, qu’est-ce que ça peut me foutre qu’il soit un communiste de la pire espèce ? Cela me fera-t-il « mieux l’écouter » ? Dois-je me faire vacciner ? Deviendrais-je un lecteur-entre-les-lignes comme Aymeric Caron, l’homme qui lit directement entre les lignes plutôt que de lire préalablement celles qui sont écrites ? Ou, autrement dit, partir avec un présupposé déformant ?

Car il s’agit bien de cela. Il faut présenter les individus au départ de l’émission. Dire « d’où ils parlent » avant qu’ils aient encore articulé le moindre son.

Je serais Taddeï je m’amuserais désormais à expliquer d’où mes invités parlent qu’en fin d’émission.

Une idée n’est pas pure essence.

Ajoute Daniel Schneidermann. Et bien entendu cela est vrai.

Mais ce n’est malheureusement pas du tout la question.

La question est de savoir si le fait de savoir que tel libraire a reçu Alain Soral dans sa librairie est pertinent pour présenter un « débatteur » argumentant sur le fait qu’il ne souhaite pas vendre le dernier livre de l’ancienne compagne de l’actuel président de la République.

Pourquoi ne pas parler, je ne sais pas moi, de ses orientations sexuelles ? Peut-être que cet homme est homosexuel. Peut-être qu’il est misogyne.

Parce que cela relève de la vie privée ?

Certainement.

Parce que cela paraît peu pertinent ?

Très probablement.

Mais est-ce qu’une telle information n’avait pas d’importance quand on recevait des « débatteurs » lors de la polémique sur le mariage homosexuel ? Est-ce que cela ne disait pas aussi qu’une idée n’est pas pure essence ? Est-ce que le « d’où parle » n’était pas pertinent alors ?

Si vous voulez savoir vraiment d’où les gens parlent, vous n’avez pas fini de les examiner. Ou alors, si vous voulez faire rapidement, de les cataloguer. De les estampiller. Le tout sous couvert d’information au public.

Savoir qu’un libraire possède des livres proches de l’extrême-droite ne dit absolument pas « d’où il parle » sur Valérie Trierweiler.

La meilleure preuve en est qu’on peut très bien être d’accord avec son opinion sans pourtant être d’extrême-droite. Ce qui est le plus clair signe que, peut-être, sait-on jamais, ce ne ne sont pas ses opinions politiques personnelles qui guident totalement sa pensée sur tout et n’importe quoi à tout moment.

Ce n’est donc qu’une énième pudibonderie de ces gens à l’odorat si aiguisé et à l’estomac si fragile.

Cette côte de bœuf était excellente !

– Le bœuf a été nourri aux hormones.

Dieu, je défailli, je dois vite aller me faire vomir.

Qu’est-ce que cela ajoute d’accuser Onfray d’être réac, et plus encore, prochainement, de le présenter ainsi avant qu’il s’exprime quelque soit le sujet abordé ? Qu’est-ce que l’auditeur, le téléspectateur ou le lecteur comprend de plus ? En quoi cela permet-il de mieux l’écouter que de prononcer un seul putain de mot, « réac », comme si tout était déjà contenu dedans ?

Habilement, Daniel Schneidermann mélange les situations.

Qu’on sache qu’un étudiant publiant sur l’euro est également membre du Collectif Marianne est effectivement une information intéressante.

Mais qu’est-ce qu’on s’en fout, pour parler du fait de vendre ou non le livre de Valérie Trierweiler comme il l’a fait, que ce libraire vende du Alain Soral ? En quoi cela résonne sur ses propos durant les trois-quatre minutes d’antenne qu’il a obtenu ? Parce qu’il a cité Richard Millet ? Certes, mais pour seulement signaler que le fait de ne pas vendre un livre est un précédent chez les libraires. Qu’est-ce que le fait que Alain Soral soit vendu dans sa librairie permet de comprendre l’allusion à Richard Millet autrement et de manière intéressante pour le téléspectateur ?

Je me souviens d’ONPC lorsqu’ils avaient reçu Laurent Obertone.

Mais d’où parlez-vous ? Quelles sont vos références ? Qui êtes-vous ? Pourquoi un pseudonyme ? Quelles sont vos affinités politiques ?

Cette vilaine manie de vouloir dire d’où les gens parlent pour leur faire fermer la gueule, pour les rendre inaudibles ou pour ne plus jamais les réinviter. Le contenu passant finalement après. Dans quelle case rentrez-vous pour qu’on sache comment interpréter vos propos à défaut de les lire pour ce qu’ils sont ? A défaut, aussi, de partir d’eux pour établir, s’il le faut vraiment, une case dans laquelle vous rentrez selon une typologie quelconque.

De la grosse paresse intellectuelle quoi.

Du Rue89.

De la drépanocytose

Aujourd’hui nous allons nous farcir une fois encore nos amis décodeurs du Monde.

Et nous allons même tenter dans un prochain post de faire mieux que ça. Nous tenterons de tirer des enseignements plus larges sur les populations issues de l’immigration récente et non-européenne de plusieurs régions françaises à partir des chiffres de la drépanocytose en France.

A ma connaissance, cette tentative sera inédite.

D’ailleurs ce serait normalement un job pour décodeurs.

Vous savez, ces gens payés précisément pour cela par leurs lecteurs et les impôts de tous.

Cependant, chacun a bien compris que le vrai métier du décodeur n’est pas de proposer quoique ce soit d’original, mais d’aller rechercher les sources administratives adéquates pour supporter sa démonstration. Ces sources -souvent administratives- étant ensuite jugées a priori comme étant la vérité, sans les questionner plus que cela, voire pas du tout quand le présupposé de départ demande de la discrétion.

Allez.

Reprocher à des journalistes de ne pas adopter une démarche scientifique est d’une naïveté confondante de ma part.

Mais tout d’abord, rapidement, dans ce post-ci, je veux revenir sur le chapelet de bêtises des décodeurs sur cette question de la drépanocytose.

Disons le ici clairement, d’emblée, en métropole la drépanocytose est dépistée sur les enfants dont les deux parents sont noirs ou d’origine maghrébine.

Ce que les décodeurs ne peuvent eux-même cacher :

« Dans la pratique, explique Valérie Gauthereau, directrice de la fédération parisienne de dépistage, on essaye dans les maternités de cibler les personnes d’origine maghrébine ou africaine. »

C’est ainsi que le dépistage est décidé en pratique dans les hôpitaux et cliniques de France.

Et les rares maternités qui, localement, ont décidé de généraliser à tous les nouveaux nés, si elles ne le faisaient pas, auraient de toute façon des taux très élevés. Vous imaginez bien l’intérêt très mesuré de généraliser le dépistage de la drépanocytose dans une maternité au fin fond de la campagne française… Non, nous le verrons, quand on généralise, c’est que la prévalence est forte.

Vous l’avez donc compris, ce dépistage n’est donc pas lié aux origines géographique ou de nationalité.

Vous pouvez être français depuis dix générations et installé depuis six générations dans le Vercors, si vous êtes noir et votre femme aussi, votre nouveau-né sera dépisté pour la drépanocytose.

A contrario, si vous êtes blancs et que votre famille et celle de votre femme sont installées en Martinique ou au Gabon depuis deux cent ans, votre enfant né à Bordeaux n’y sera pas dépisté pour la drépanocytose.

Pourquoi, alors, dit-on qu’on dépiste selon « l’origine » géographique des parents ?

Parce que cette maladie est effectivement liée, à l’origine pourrait-on dire, à des facteurs environnementaux. Il s’agit en fait d’une mutation génétique qui présentait un avantage pour les populations touchées par le paludisme. Sélection naturelle faisant, la distribution du paludisme et de la drépanocytose formaient ainsi deux cartes très semblables.

Ce que je raconte n’est pas un gros scoop. On trouve ces informations basiques sur wikipédia.

Le paludisme n’étant pas limité à l’Afrique, on trouve également des populations européennes touchées par la drépanocytose. Par exemple l’Italie du Sud ou la Grèce. Néanmoins, cette prévalence est nettement moins forte que sur le continent africain. Et, dans les faits, deux parents ayant des « origines » d’Italie du Sud donnant naissance à un nouveau-né en France n’ont que très peu de chance de voir leur enfant testé pour la drépanocytose, à moins que ces origines soient récentes au point que ces deux parents soient nés à Bari, Italie et qu’ils en aient gardé un fort accent italien… Ou bien qu’un cas de drépanocytose ait été déjà détecté dans leur famille.

Cette pratique ciblée connaissant évidemment des ratés, certains ont proposé une généralisation du dépistage à tous les nouveaux-nés. Cette question a été posée à la Haute Autorité à la Santé (HAS), qui a pondu un rapport très récent sur le sujet. Ce rapport, non mentionné par les décodeurs du Monde, est disponible sur internet. Une traditionnelle revue de la littérature disponible et pertinente sur le sujet y est proposée ainsi qu’une analyse des résultats dans les pays ayant généralisé ce dépistage.

La conclusion de ce rapport (donnée dès l’abstract pour les flemmards) ?

Après avoir recherché et examiné la littérature sur le sujet et auditionné des experts de la maladie et des représentants d’associations de patients, la HAS conclut qu’il n’y a pas d’éléments permettant de justifier la pertinence d’une stratégie de dépistage néonatal systématique de la drépanocytose en France métropolitaine.

Autrement dit, le rapport coût-bénéfice n’est pas jugé suffisant pour généraliser ce dépistage.

Il est cependant vrai que si la HAS a tenu compte de l’argument du « métissage » -et de sa prétendue avancée- pour former son rapport, il n’a guère tenu compte de l’argument ayant largement servi à la généralisation du dépistage de la drépanocytose dans les pays comparables à la France, c’est à dire l’argument éthique et/ou politiquement correct.

Ce que, très prudemment, la HAS appelle dans son rapport : « argumentation faisant déjà intervenir d’autres considérations [que le bénéfice-coût classique] » ou pour les auteurs anglais cités : « discriminatory and unfair and has been judged to be bad public policy« .

Bad public policy précisément parce que le dépistage ciblé de la drépanocytose donne des statistiques très efficaces et précises, n’en déplaisent aux décodeurs.

Par ailleurs, on me permettra ici de remarquer avec un peu d’ironie qu’il est compliqué de critiquer dans un même papier la non-systématisation pour tous du dépistage de la drépanocytose et, d’un autre côté, nier toute réalité d’une augmentation sensible des populations à risque en métropole.

En vérité, les décodeurs auraient du être ravis d’un tel avis de la HAS. Avec l’idée que s’il n’y a pas généralisation du dépistage, c’est que ces populations ne sont pas ni nombreuses que cela (prévalence faible).

Mais ce qu’ils gagnaient en poids pour leur propos sur l’immigration, ils le perdaient sur le front du métissage et de la non-stigmatisation.

Tough call.

En réalité, s’il y a pas de généralisation au niveau national c’est parce qu’il y a nombre de régions à l’Ouest de la France, où on teste encore peu de nouveaux-nés.

Quoiqu’il en soit, la pratique actuelle de dépistage cible donc sur les populations noires et d’Afrique du Nord.

Parvenu ici, on me fera observer que ces chiffres prennent également en compte les français d’outre-mer. Ce qui est exact. Or, nous ne parlons bien sûr pas de quantifier les races avec la drépanocytose, ce qui nous remémorerait les heures les plus sombres de notre histoire, mais bien d’évaluer le poids de l’immigration récente.

Mais, d’une part il est possible de ne pas prendre en compte les tests issus de l’outre-mer, c’est à dire effectués sur les enfants nés là-bas.

Et, d’autre part, nous pouvons tenter d’évaluer la proportion de français originaire d’outre-mer dont les enfants naissent en métropole et sont testés pour la drépanocytose.

Et, ainsi, nous concentrer sur ce que ces chiffres nous disent de l’immigration récente extra-européenne. Sans compter, que, quoiqu’il en soit, on peut considérer ces nouveaux-nés issus de parents originaire d’outre-mer comme étant la marge d’erreur. Sans compter que celle-ci doit être relativement faible…

Car en 2012, sur 309 858 nouveaux nés testés, seulement 37 971 l’avaient été outre-mer. Quand bien même on doublerait ce chiffre pour prendre en compte les naissances en métropole de français originaires d’outre-mer (comme s’il y avait autant de naissance de petits martiniquais d’origine en France qu’en Martinique, ce qui ne semble pas être le cas…), on resterait en dessous du quart des nouveaux nés. Sans compter que parmi ces gens d’outre-mer résidant en métropole, on trouve également une immigration récente concernée par la drépanocytose, ce qui fait qu’on ne peut rejeter a priori hors d’une évaluation de l’immigration par le biais de la drépanocytose, l’intégralité des nouveaux nés « originaires » d’outre mer et nés en métropole.

Ainsi ces chiffres sont tout à fait valables, dès maintenant, pour évoquer la théorie du « Grand Remplacement ».

Théorie qui ne dit pas que nous sommes déjà remplacés, mais que nous sommes en train d’être remplacés.

Les chiffres de la drépanocytose sont, de ce point de vue, totalement imparables si on comprend bien que le « Grand Remplacement » implique bien de parler du remplacement d’une population d’origine européenne par une immigration récente extra-européenne. Que cette immigration récente possède ou non des papiers et qu’elle soit là ou non depuis deux, trois ou quatre générations (nous sommes à ce niveau de récent là, eh oui)…

La face de la France est largement en train de changer.

Ce n’est pas une opinion.

C’est un fait.

Confirmé par les statistiques de la drépanocytose -et même si on hésite encore à s’en réjouir ouvertement chez ceux qui plébiscitent l’immigration-richesse.

Ainsi, même en exagérant le nombre de nouveaux nés originaire d’outre mer nés en métropole et autres italiens du Sud ou grecs, nous dépassons facilement le taux de 50% de nouveaux nés testés drépanocytose en Île de France issus de l’immigration africaine récente.

Et, afin qu’on comprenne bien, je reviens sur cette idée d’immigration récente qui va bien au-delà de ce qui est usuellement considéré dans les statistiques comme de l’immigration dans notre pays. Nulle part nous ne voulons insinuer que ces gens, parfois installés depuis plusieurs générations en France, ne sont pas français. Ils le sont. Ils en ont d’ailleurs les papiers.

Nous observons simplement qu’il s’agit là d’une immigration extra-européenne qui remonte essentiellement au milieu du XXème siècle. Ce qui, dans l’histoire des migrations en France, est une immigration qui ne peut être considérée que comme récente.

Et originale. Ce n’est pas le type d’immigration à laquelle nous étions habitués depuis des centaines et des centaines et des centaines d’années.

Il faut bien voir que nous avons redécouvert l’Afrique sub-saharienne après la découverte de l’Amérique. Toute histoire de la colonisation en Afrique montre aisément qu’à partir du milieu du XIXème siècle nous découvrons bel et bien le continent africain au-delà des simples comptoirs -et de l’esclavage- que nous connaissions alors.

Quelle était la proportion de noirs en France en 1650 ? Quelques individus. Combien en 1946, c’est à dire il y a moins de 70 ans ? 13 517 personnes.

Aujourd’hui 50% a minima des naissances en Île-de-France viennent de parents africains.

Voilà pourquoi nous disons simplement aujourd’hui que c’est la face de la France qui change.

Et que nous sommes inscrits dans un phénomène de remplacement d’une population par une autre -phénomène validé superbement et imparablement par les chiffres de la drépanocytose.

Ce qui ne signifie pas non plus que ce phénomène serait à terme total ni qu’il soit uniforme sur le territoire, même s’il a bien entendu vocation à s’étendre géographiquement.

Certes, cela ne se voit pas encore trop dans certaines maternités parisiennes ou de la banlieue Ouest. Mais est-ce ma faute si les journalistes français des médias nationaux habitent ou vadrouillent généralement dans ces coins-là ?

Mais, au-delà, mon prochain sujet sur la drépanocytose, au-delà de confirmer le « Grand Remplacement » (a minima dans certaines régions et dans certaines zones de ces régions pour le moment) et tout ce qui va avec, ce qui est déjà énorme quand on pense plus loin qu’à demain, sera donc de voir si on peut partir de ces chiffres pour faire un tableau différent du poids actuel de l’immigration récente extra-européenne, c’est à dire ici, issue du continent africain.

Bien entendu, nulle idée chez moi de stigmatiser ou de hiérarchiser qui ou quoique ce soit, juste d’avoir une connaissance plus fine de l’immigration récente venue d’Afrique. Qu’on considère que celle-ci est une chance ou une malédiction, qu’il s’agisse souhaiter faciliter l’intégration de cette immigration ou de souligner la difficulté de cet exercice à partir d’un certain seuil, tenter de mieux la quantifier me semble être une exigence absolue pour tous.

Sept idées construites sur l’immigration

Quand on a une méthode qui marche et qui vous vaut des félicitations de la part d’un ex-membre du gouvernement, Cécile Duflot, pourquoi changer ? Recevoir l’onction du pouvoir politique, pour un journaliste, ça se retweete à défaut de pouvoir s’accrocher au veston.

D’autant que cette même méthode vous attire essentiellement, a contrario, des reproches de la part d’une extrême-droite qui, bien entendu, est manipulatrice et mensongère. Sans parler du fait qu’elle est ignoble et qu’elle nous rappelle chaque jour les heures les plus sombres de notre histoire.

C’est ce que doit se dire Samuel Laurent, mon nouvel meilleur ami virtuel.

Qui persiste avec un papier intitulé Sept idées reçues sur l’immigration et les immigrés.

Pour me faciliter quand même les choses (je ne suis pas payé pour ça moi), je vais reprendre sa succession de thèmes.

1. Oui, il y a bien une « explosion » de l’immigration en France

C’est là, d’emblée, qu’on comprend qu’on ne va pas se comprendre, Samuel et nous. Parce qu’on ne parle tout simplement pas de la même chose.

Car pouvoir écrire comme lui que la part des étrangers et des immigrés est grosso modo stable depuis trente ans et y trouver un argument contre l’explosion de l’immigration en France vous décrit relativement bien l’abîme qui nous sépare.

Nos pupilles à nous s’agitent frénétiquement d’horreur, les siennes restent imperturbables.

Mais c’est aussi parce qu’il a acquis une grande pratique de son métier.

Tout d’abord l’escamotage.

Parce qu’il est tout de même parvenu à manquer d’afficher une année dans une série statistique -pourtant reprise intégralement de l’Insee. On ne sait a priori pas bien pourquoi. Je veux dire, les chiffres de 1921 sont-ils inexacts ? Manquent-ils de contexte ? Mystère.

immigrationfrance

 

Certes, introduits, ils permettraient de faire un gap plus important entre la première année statistique prise en compte et la dernière. Au lieu de passer de 5,7 millions à 8,7 millions, ce serait de 3,7 millions à, toujours, 8,7 millions. C’est à dire plus de deux fois plus.

Est-ce pour éviter ce vilain raccourci tentateur que la première ligne de la série s’est vue écartée ?

C’est une maigre explication.

Disons plutôt qu’il a agit par sale habitude du tripatouillage.

Ensuite, la non-contextualisation.

L’ami Samuel vous balance des chiffres qui devraient s’expliquer seuls. Vous comprenez, quand on est décodeur, on préfère répondre en tableau excel. Alors, vous expliquer par exemple cette évolution ci-dessous (par exemple) avec des mots… Hors de question.

J’ai bien quelques idées de mon côté, mais je rêve d’avoir une explication de Samuel Laurent alors attendons et rêvons un peu ensemble.

etrangerspop

Troisièmement, la minoration selon la méthode Coué.

Samuel Laurent considère-t-il que la période allant de 1946 à 1975 (et à laquelle Jean Fourastié a donné un petit nom qu’on apprend à l’école de la République) comme étant une période où le nombre d’immigrés a « peu varié » ? Faudrait qu’il le dise, parce que cette période de trente ans a vu la proportion d’immigrés passer de 5% à 7,4%. Or, sur la période beaucoup plus courte, allant de 1999 à 2011, la France a vu cette proportion passer de 7,4% à… 8,7%.

Selon les propres chiffres de l’Insee hein.

Autrement dit, nous sommes sur une tendance égale à celle observée pendant notre grande période d’immigration, celle qu’on considère sans problème aujourd’hui comme massive...

Si, vous savez, cette période dont Samuel Laurent nous parle plus loin en parlant de « colonisation » et de « l’appel aux travailleurs immigrés ».

Et cette tendance se retrouve dans le graphique Insee, qui, étrangement, n’a pas été choisi par Samuel Laurent, celui-ci ayant préféré un tableau. Et c’est vrai qu’un tableau c’est vachement mieux qu’un graphique pour représenter une évolution…

Mais parce que je suis un type franchement adorable, je vous mets le graphique.

partimmigré

Assez de cruauté et allons encore plus loin.

La proportion d’immigrés calculée ainsi par l’Insee fait sortir mécaniquement des statistiques un certain nombre de français nés en France que d’autres ont un peu plus de mal à considérer pourtant comme des français. Le « Grand Remplacement », qu’on y souscrive ou non, fait lui cette distinction. Raciale disent certains. Mais moi, je suis pas là pour juger. Juste pour expliquer en quoi ces chiffres ne satisfont pas tous les gens.

Qui ne sont pas forcément dans le fantasme pour autant.

Ainsi, on peut-on prendre d’autres chiffres. Par exemple ceux des personnes d’origine étrangère sur deux générations. C’est la fameuse enquête « Trajectoires et origines » de l’Ined-Insee. Qui donne un chiffre consolidé de… 22% de français d’origine étrangère en 2008 sur la population entre 18 et 50 ans.

trajectoires

Et si on avait l’esprit malin, on pourrait y ajouter les chiffres de la drépanocytose pour les moins de 18 ans.

drepano

2. Une hausse massive des arrivée de migrants en Europe reste à déterminer

Samuel Laurent nous fait là sa spéciale.

Le tout, comme dans le thème d’avant avec le terme « explosion« , est d’exagérer. Ici avec l’emploi du mot « massive » dans son titre original (voir son papier).

migrants

Mais pour régler cette question, la faiblesse de l’illustration qu’il a choisi ci-dessus me laisse assez sec. De 2009 à 2013 seulement ? Pourquoi ne pas remonter plus avant ? Un manque de données ? Sans doute.

Il n’empêche que cela devrait gêner pour régler la question que de ne pouvoir remonter plus loin que 2009…

A moins de prétendre que cette idée de « hausse massive » des migrants soit une idée toute jeune ?

Or, ce prétendu « cliché » est bien plus ancien. Le Camp des Saints de Jean Raspail date de 1973 et Jean-Marie Le Pen a introduit l’idée bien avant 2009.

3. Oui, la France accueille au moins autant d’immigrés qu’ailleurs en UE

Au-delà de la blague sur la place de la France (80ème) dans un classement mélangeant tout et n’importe quoi (le Vatican y est numéro 1 de l’immigration en Europe…) et que Samuel Laurent reprend parce qu’il est un esprit facétieux, il convient de dire deux ou trois choses sur ce thème.

Premièrement que ce « fantasme » qu’il prétend démystifier doit essentiellement résider dans sa propre tête. Le cliché de la France qui accueillerait plus qu’ailleurs en Europe est certainement très rare. Si ce n’est inexistant. Pour ma part Je ne l’ai jamais entendu avant que Samuel Laurent ne le déniche.

Deuxièmement, encore une fois, les chiffres de 2012 utilisés par l’Insee sur la part d’étranger, sont un savant amalgame de situations totalement différentes. Qui sont les immigrés du Luxembourg ? Et ceux de Chypre ? Ou de Lettonie et Estonie ? Etc. ? Dois-je vraiment faire l’insulte à tous de répondre à ces questions ?

WTF

Mais oublions un instant ces classements ubuesques sans contextualisation et prenons plutôt, toujours chez nos amis d’Eurostat, le pourcentage de population né à l’étranger au 31 décembre 2008…

foreign

11% pour la France et 11,6% pour l’Allemagne. Et si, plus finement, on prend ceux nés en dehors de l’UE, on trouve 7,8% pour la France et… 7,5% pour l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Ah putain, mais ça change un peu tout ça, non ?

C’est dingue ça, tu bouges une définition, tu agites un curseur et tes chiffres changent sévèrement.

Et, fort étrangement, notre ami a donc préféré prendre en compte les chiffres du « foreign population » plutôt que ceux du « foreign born« …

Un choix très judicieux pour assurer son propos. Et qu’on peut très bien justifier. Mais tout dépend, n’est-ce pas, de ce qu’on entend par immigration. Mais ça, Samuel Laurent se garde bien de l’expliquer.

Sans parler, encore une fois ici, de qui sont les « immigrés » dont on parle, ni de quelques autres biais qui expliquent son premier tableau et que je détaillerais si on me le demande gentiment.

4. Oui, la citoyenneté française est « bradée »

Tiens, mais pourquoi Samuel n’a-t-il pas, sur ce sujet, fait de comparaison européenne ? Le thème s’y prêt pourtant, on vient de le voir.

Rhâââââââ… C’est balot !

Allez, on va s’en charger pour lui.

Pour observer que pour l’année 2008 toujours, les 137 000 et quelques naturalisations françaises représentent le plus fort nombre de naturalisation en Europe cette année-là selon les chiffres Eurostat. Devant le Royaume-Uni. Devant l’Allemagne.

Seulement pour 2008 me dira-t-on ?

Et non, nous sommes les seconds sur la période 2002-2008, toujours selon Eurostat.

naturalisation

973 000 naturalisation entre 2002 et 2008 en France, pour 1 008 000 au Royaume-Uni (plus loin dans le tableau, désolé pour ma capture d’écran) et « seulement » 871 000 en Allemagne. Je ne parle même pas des autres pays de l’UE qui sont à des parsecs derrière (Espagne comprise).

Et tiens, comme je ne suis pas Samuel Laurent, j’explique pourquoi je n’ai pas considéré 2001 : les chiffres français ne sont pas disponibles comme vous pouvez le constater.

Maintenant on fait quoi ?

Car alors même que l’immigration, nous dit en tout cas Samuel, est moins importante en France qu’ailleurs en Europe, on y naturalise plus que partout ailleurs et quasiment au niveau du Royaume-Uni !

Première solution : On brade bel et bien la nationalité française. Sauf qu’étant donné qu’on le fait depuis des années, Samuel fait semblant de ne pas le voir en choisissant de ne pas remonter avant 1996 et en évitant soigneusement toute comparaison européenne.

Deuxième solution : L’immigration en France se faisant largement par regroupement familial, plus qu’ailleurs en Europe, les chiffres sont gonflés par la nature particulière de notre immigration.

Troisième solution : Les naturalisations servent à faire baisser les chiffres de l’immigration.

Allez, la manipulation de Samuel sur ce sujet est tellement grossière qu’on va arbitrairement pencher pour la première solution (DTC SPIRIT OF PARIS)

5. Oui, les immigrés touchent plus d’allocations que les « de souche »

La Samuel Laurent touch continue car dans son titre original il écrit encore « massivement » : 

massivement

C’est vraiment faire le cliché du cliché.

Passons.

D’autant que sur ce point-là, puisque Samuel nous fait le plaisir de se flinguer lui-même, on n’a pas besoin d’en rajouter.

6. Oui, les immigrés touchent plus le RSA que les « de souche » 

Idem.

rsa

Il devait avoir une pulsion de mort.

Et puis c’est vraiment dommage de ne pas faire de comparaison et de se contenter de regarder si le taux n’a pas bougé. Parce que sinon on apprendrait que les étrangers non communautaires bénéficiaires du RMI et RSA sont… Quatre fois plus nombreux que les « de souche » selon Xavier Chojnicki.

De toute manière ces deux questions sont réglées par la question numéro 7 ci-dessous.

7. Oui, l’immigration coûte des milliards

Là, ça devient collector. Pour Samuel Laurent, non, l’immigration ne coûte rien , enfin si peut-être, enfin on ne sait pas exactement, mais quand bien même ce serait le cas, ce serait alors de notre faute.

Mais si on se refaisait un peu d’Eurostat (même étude qu’au-dessus) ? Allez, pour s’amuser (tomorrow is friday).

Et ce afin de constater que la « surreprésentation » en matière de chômage entre « native-born » et « non-EU-27-born » était en 2008 et en France (pour les 25-54 ans) de 6% pour 14% en moyenne. C’est, effectivement, ce qu’on nomme une « surreprésentation ». Avec un pic à 22% si on considère l’immigration dite « récente ».

Comment l’économiste Xavier Chojnicki a-t-il pu donc considérer que l’apport de l’immigration au PIB était positif ? Alors même qu’il constate que l’immigré de 35 ans paie moins de taxes et touche plus de « transferts » ? Avec une surreprésentation en matière de RSA donc, mais aussi d’allocations diverses à des taux ahurissants (quasi deux fois plus de bénéficiaires d’allocations familiales de base pour les africains subsahariens que pour les « de souche » par exemple), ce qui règle ainsi la question 5 et 6 de Samuel.

Eh bien en considérant nos retraités de souche souffreteux qui pèsent sur les comptes sociaux…

Que dire ?

Et tout en observant, quand même, la faiblesse de l’apport de l’immigration dans toutes ces histoires économiques.

8. Ma conclusion à moi

Les idées reçues auraient-elles pour insigne avantage sur les idées construites d’être plus proches de la vérité ?

Au-delà de cette haute question philosophique, tirons un rapide bilan. Rapide parce que bon, je ne suis pas payé pour me taper ces conneries hein. Je n’aurais pas non plus de petit mot de félicitations à la fin de Marine Le Pen. Ni même de bisou sur la joue de Marion Maréchal Le Pen ou quelque soit son nom désormais.

Tout cela est vraiment une grosse perte de temps.

J’ai vraiment des hobbys de merde.

Bref, on a pu le voir tout du long, plutôt que de décodeurs on a surtout affaire à de bons techniciens manipulateurs de chiffres. Des types qui savent choisir la statistique qui va bien pour servir leur démonstration.

Ce qui limite un peu leur exercice, c’est qu’on peut très bien, comme ici, prendre d’autres chiffres ou contextualiser ceux présentés et tirer des conclusions radicalement différentes de celles présentées par Samuel Laurent dans son papier.

Et le tout avec des « faits les plus objectifs possible » (pour reprendre leur charte) selon leur compréhension étant donné qu’ils sont issus des mêmes sources que celles qu’ils utilisent…

Décodage des Décodeurs

Ce post a été rédigé avec l’aide de Miley Cyrus.

déconneurs

Quelle est la différence entre Samuel Laurent du Monde et Bruno Roger-Petit de la bouche de métro au croisement de la rue de l’Échaudé et du boulevard Saint-Germain ?

Le premier prend soin de masquer ses opinions personnelles derrière des tableaux excel tandis que l’autre a décidément tout lâché, même la prudence la plus élémentaire.

Il est vrai que selon wikipédia, son « style de présentation de journal télévisé plutôt décalé et impertinent » se serait particulièrement illustré lorsque Bruno Roger-Petit a terminé « le journal en jetant ses fiches par terre ». Geste décalé d’une intensité subversive folle. Et prémonition géniale de son devenir personnel.

Samuel Laurent, lui, revendique habiter au près-de-Barbès-et-de-la-Goutte-d’Or.

Comprenez qu’il ne peut pas se permettre de se laisser aller à faire la manche sur le trottoir.

Tandis que mendier tel Bruno Roger-Petit des piges au Plus à Saint-Germain-des-Près, finalement, c’est déjà une petite situation quand même.

Mais, fondamentalement, nous allons le voir, ils ont la même conception du métier.

Les décodeurs du Monde.fr vérifient déclarations, assertions et rumeurs en tous genres ; ils mettent l’information en forme et la remettent dans son contexte; ils répondent à vos questions.

Cette petite définition est complétée par une charte. Nommée la « charte des décodeurs« . Avec relativement d’honnêteté ils constatent que leur charte se recoupe, en bien des points, avec celle devant guider tout journaliste.

Sans qu’ils signalent d’eux-même les nouveautés qu’ils estiment apporter, il n’est pas si compliqué de voir ce qui fonde l’originalité des décodeurs.

– Prédilection pour l’infographie sur le texte comme méthode d’explication.
– Sourçage par liens hypertextes comme autant de notes en bas de page html.
– Et avantage donné aux données sur le texte comme source pour leurs papiers.

On ajoutera à tout cela deux ou trois considérations sur le fait que le journalisme en ligne 2.0 doit être connecté et un minimum participatif et un élément plus intéressant,

Nous n’attendons pas pour publier une information pertinente d’avoir fini de rédiger un long article. Ce qui compte, c’est cette information, si elle permet d’éclairer un débat. Aussi, la donnons-nous dès qu’elle est fiable et vérifiée, sur le support le plus adéquat. Nous assemblerons ensuite ces « briques » d’information.

Ce qui rejoint, quelque part, la définition du journalism-in-progress si cher à Rue89 par exemple. Et qui n’est que l’utilisation, en définitive, de la possibilité sur internet non seulement de reprendre son papier autant de fois qu’on le souhaite dans le temps, mais aussi d’y ajouter des éléments qui n’étaient pas là originellement. Ceci pouvant, on s’en souvient avec l’article de Rue89 sur « L’ophtalmo raciste », finir par changer le ton du papier, son orientation, son titre et sa substance même. Devenant alors un tout autre article. Et ce en quelques heures de temps seulement.

Je vais tenter d’être parfaitement honnête. Tout n’est pas à jeter dans cette charte. Le fait qu’elle existe est certes grandiloquent. Les chartes, c’est bien pour les vraies ruptures épistémologiques. Et la charte des décodeurs n’a, à cette aune, pas grand chose à voir avec celle des Annales par exemple. Non seulement en ce qu’elle est directement importée des Etats-Unis et de leur « fact-checking » mais qu’elle ne présente, au final, qu’une simple révision à l’ère d’internet du métier de journaliste.

Mais, il faut bien le reconnaître, c’est déjà cela.

Se montrer proche des lecteurs, leur répondre sur les réseaux sociaux, prendre en compte ce qu’internet permet en matière de sourçage et d’interaction est très intéressant. Le simple recopiage de dépêches AFP ou Reuters ou les papiers précisément format papier et portés tels quels sur le net ne sont plus possibles aujourd’hui. Et il faut s’en réjouir.

Le fait que les décodeurs aient voulu formaliser tout cela dans une charte est donc, au final, malgré le petit ridicule, plutôt une bonne chose.

Il aurait juste fallu qu’ils aillent au bout de leur réflexion moderniste.

1. Nous donnons du contexte et des faits
Nos articles sont construits avant tout autour de faits les plus objectifs possible : statistiques, chiffres, lois, dates, faits, sont notre matériau premier. Nous fournissons des faits, nous ne faisons pas de journalisme spéculatif, nous ne donnons pas notre avis.

WTF.

Comment peut-on écrire ou lire un tel truc sans se mettre à rire nerveusement ?

Peut-être parce que le sous-texte du fact-checking est bel et bien cette ambition datée. Son fondement même. Aller chercher, derrière les déclarations publiques des uns ou des autres, ce qu’il y a de dur derrière. Les faits. Les plus purs (objectifs disent-ils) possibles.

D’où l’exclusion du texte pour des rangées « statistiques », des « faits », « lois », « chiffres » et « dates ». Mélange ubuesque entre positivisme début de siècle dernier, marxisme milieu de siècle dernier et un amour pour les « chiffres » et les « dates » qui doit, lui, venir de la petite enfance et d’un visionnage hémiplégique de l’émission Des chiffres et des lettres.

Les « faits » sont-ils donnés ? Les « dates » ont-elles le moindre sens en soi ? Les « chiffres » sont-ils plus nobles que les lettres ? Les « lois » sont-elles éternelles ? Les « statistiques » ne sont-elles pas des constructions ?

Et qu’est-ce que c’est que cette idée complètement folle et datée qu’on ne ferait pas (ou moins) dans le « subjectif » quand on utilise ces éléments-là ?

Fournisseur de faits ? Vous savez que l’intégralité des spécialités et métiers dont vous utiliserez les « faits », ont cessé depuis bien longtemps de se considérer comme tels ? En histoire, les simples établisseurs de dates (et autres établisseurs de « dur ») remontent au début du XXème siècle. Et ils en ont fait le deuil. Et ils n’y ont pas cru pendant longtemps.

Un avatar du scientisme de l’époque.

Allez, j’entends bien qu’il ne s’agit ici que de journalisme. Si untel utilise telle ou telle date, les décodeurs se contenteront de vérifier si, selon l’historiographie dominante du moment, elle est bien exacte selon le modèle : « Monsieur Ciotti dit que la bataille de Poitiers a eu lieu en 832, or les historiens sont quasi-unanimes pour considérer que la date de la bataille est 732 ».

On plaisante, mais c’est la meilleure version des décodeurs.

Se référer aux travaux scientifiques.

Car, sinon, ils se contenteront de l’officiel. Comme si une statistique estampillée par l’administration française pouvait régler un débat.

C’est le problème de l’exercice de fact-checking. Il nécessite effectivement des faits indiscutés. Ou tout du moins dont le sort a été réglé. Voire, gravés dans le marbre, ce serait mieux.

Or, ceux-ci n’existent pas, n’en déplaise à Bernard Henri-Lévy.

Et se contenter, comme les décodeurs le font trop souvent, d’adopter les chiffres officiels, jugeant peut-être que s’ils sont officiels c’est qu’il y a eu un débat préalable établissant leur plus haut degré possible de véracité, représente une vraie faille méthodologique.

Mais la seule vérité c’est que l’intégralité des faits présentés par les décodeurs peuvent être remis en cause. Avec plus ou moins de pertinence bien sûr. Mais les décodeurs ne peuvent faire comme si les débats autours des faits qu’ils prennent n’existent pas et qu’ils n’ont pas ici effectué un choix.

Ce qui m’amène gentiment au second problème.

Les décodeurs décident d’utiliser tel ou tel « fait ». Ceux-ci ne s’imposent pas à eux. Prendre tel ou tel « fait », de telle ou telle « nature », est le résultat d’un choix. D’un choix éditorial. Qui suit également un angle.

Et ne pas vouloir le reconnaître serait d’ailleurs quasi-suicidaire.

Quand les décodeurs titrent que « Non, la France n’est pas «envahie» de migrants« , ils choisissent de mettre en infographie les chiffres de l’ONU de 2013. Pourquoi ceux-ci ? Personne ne le sait. Sont-ils les plus pertinents alors qu’ils placent en première place le Vatican dans les pays « envahis de migrants » ? Est-ce tout à fait contextualiser que de mettre tous ces pays sur une même liste, impliquant presque de facto qu’ils subissent un phénomène comparable ?

On peut considérer que oui.

Reste qu’on peut fort bien démonter un tel choix en dix secondes montre connectée au poignet.

Le choix de tel ou tel « fait » n’est pas neutre et il se retrouve partout.

Lorsqu’on décide d’arrêter une série statistique à une date, ce n’est jamais tout à fait neutre. C’est un choix. Qui peut être discuté. Et qui, surtout doit être explicité par celui qui opère le découpage.

Quand Samuel Laurent décide de prendre les phrases de Ciotti sur l’immigration, c’est un premier choix. Il y avait, le même jour, des tas d’autres déclarations publiques qui auraient pu passer au moulinet du « fact-checking ».

Ce qui est d’ailleurs intéressant dans ce papier, c’est que la déclaration d’intention des décodeurs devient un prisme hautement déformant.

On a bien compris que les décodeurs ne portaient que peu de crédit au texte. Mais, ici, ce désintérêt ou cette méfiance se transforme en une compréhension limitée des propos qu’on veut fact-checker et à des interprétations abusives. Littéralement, Ciotti est « pris au mot ». Mathématiquement. Comme un logiciel ne sachant pas discriminer.

Mais si vous faites sortir le texte par la porte, il revient par la fenêtre.

Ainsi, lorsque Ciotti déclare que « les socialistes ont supprimé le délit d’aide à l’introduction de clandestins en France », Samuel Laurent lui répond qu’elle a été modifiée. C’est sa vraie réponse hein. Vous pouvez aller voir l’article.

Vous pourriez donc vider l’intégralité d’une loi de son contenu, tant que vous ne l’abrogez pas, il serait abusif de parler de suppression…

De même, plus loin, Samuel Laurent comprend que la phrase « La France devient le maillon faible de l’Europe dans les politiques migratoires » signifie que la France accueillerait plus de migrants que les autres pays et leur accorderait plus la nationalité que d’autres pays.

Mais est-ce si sûr ?

Quand on écoute plus largement les propos de Ciotti on devine même que ce n’est pas ce qu’il a voulu dire. Lorsqu’il déclare que la France est le maillon faible de l’Europe, il parle non de l’accueil ou de la délivrance de la nationalité mais d’un manque de volonté politique dans le fait de contrôler les flux migratoires et, après contrôle, de renvoyer les clandestins chez eux. C’est le manque de volonté politique qui est ici mis en cause. C’est ce qu’on nomme, plus précisément, « l’appel d’air ». Non que l’obtention facilité de la nationalité ne serait pas un appel d’air, mais cela ne se limite pas à cela bien entendu.

Alors on aurait très bien pu, ici, se dire que les « faits » pertinents pour fact-checker serait l’évolution du nombre d’entrées illégales en France et en Europe depuis une dizaine d’années. Chiffres qui pourraient également pondérer le seul nombre de reconduites à la frontière indiqué par Samuel Laurent et ainsi établir un taux qui pourrait, sait-on jamais, être intéressant pour analyser les déclarations de Ciotti.

Par exemple.

Mais Samuel Laurent décide de prendre les choses autrement.

Et il parvient à titrer sur « l’évolution » de la politique migratoire française en présentant un premier tableau qui ne tient pas compte de l’aspect temporel de l’évolution, aspect généralement considéré comme important quand on parle d’évolution.

Et en utilisant un second tableau qui, lui, s’arrête en 2012 (alors que Le Monde lui-même considère dans un autre papier qu’en 2012, sur ce sujet, il s’agit essentiellement du résultat de la politique Sarkozy…) et qui se trouve être relativement accessoire puisqu’il s’agit de la seule acquisition de la nationalité. C’est à dire ne prenant pas en compte le nombre de titres de séjour plus ou moins provisoires -avec leurs différents noms.

On peut penser ce qu’on veut des propos d’Eric Ciotti, pour ma part je ne vois pas de différences fondamentales entre Hollande et Sarkozy sur ce sujet-là, mais il n’en demeure pas moins que les choix de « faits » et de « chiffres » de Samuel Laurent pourraient être considérés comme légèrement malhonnêtes (et a minima discutables) sans que ce soit un scandale absolu.

Qu’est-ce qui fait donc la différence, alors, entre Bruno Roger-Petit et sa moraline éthylique et Samuel Laurent et sa moraline statistique ?

L’une est plus présentable que l’autre ?

Mais si l’un fait du buzz nabilesque, l’autre a eu au moins la volonté de réfléchir sur le métier à l’heure d’internet.

Et le fact-checking, qui est en réalité la simple application du journalisme à l’ère du numérique, est une excellente idée. Reste que pour assurer sa pérennité et son intérêt, il convient peut-être de ne pas faire du positivisme ou du marxisme plus d’un demi-siècle après.

Le fact-checking demande non seulement d’établir des faits, mais exige du journaliste qu’il explique ses choix. Il ne peut ni prendre la posture d’un réceptacle, ni établir une hiérarchie entre eux selon le nombre de chiffres que ces faits contiennent ou si on y a apposé un tampon administratif.

Le mirage des faits « objectifs » qui rendraient, mirage encore plus grand, les journalistes « objectifs » eux-mêmes, est une plaisanterie dont il faudrait se débarrasser.

Une posture intenable.

Et un foutage de gueule difficilement soutenable pour les lecteurs.